Le Pic Nord de Rochebrune (3320m) – Massif du Queyras

Ce mastodonte, visible depuis la vallée de la Guisane, appelle au crime. Son dessin noir, franc, tranche fermement avec le bleu du ciel. Il est là. Le point culminant du Queyras côté Briançonnais.

Cette imposante masse rocheuse, ce géant de pierre attire instantanément l’œil dès que notre regard se tourne vers l’Est. Il domine la vallée comme le roi sur son royaume. 

Rochebrune depuis Le Laus

Depuis le début de mes vacances, sillonnant les hauteurs du Mônetier-les-Bains, de Serre Chevalier, Brunissard, Ceillac et tant d’autres, l’idée d’y aller ne cessait de trotter dans ma tête. Idée ayant vu le jour il y a un an déjà, après avoir croisé un couple de randonneur qui en revenait mais, m’étant déjà embarquée dans un sacré chantier queyrassien (l’article est là !), je n’avais plus les jambes pour m’y engager !

Ce n’est jamais bon signe une idée fixe, qui ne sait se faire oublier et qui s’insinue dans chacune de vos pensées. Ça se termine généralement toujours de la même manière : j’y vais !

Cette année donc, décidée à m’y hisser, je me documente un peu à son sujet. Il n’y a pas de trace sur les cartes IGN, c’est bien qu’il y a une raison. Je lis donc des topos par-ci par-là : « le Graal du randonneur », s’accordent-ils tous à dire. Mais ils se rejoignent également sur un autre point : du fait de l’ « engagement » imposé par cette ascension, la raison voudrait que l’on soit en groupe et équipé (casque et éventuellement baudrier). Ça n’arrange pas trop mes affaires, je suis seule et nue comme un ver d’un point de vue équipement. Je ne possède que des speedcross ! Ma sécurité à toute épreuve !

Face à l’unanimité des voix et ne voulant pas faire n’importe quoi bêtement, je me résigne et range ce doux rêve pour plus tard. D’autres sentiers se feront le plaisir de m’accueillir, relativisons ainsi. Je note quand même que si par hasard je trouve un casque en chemin, je cours grimper là-haut.

Rochebrune depuis le Col Perdu

« Destinés, nous étions tous les deux destinés… ». Arriva un jour. LA rencontre. Avec ce bon vieil Alain. Alors…, à l’heure où j’écris ces quelques lignes, un bon mois plus tard, il m’est impossible de me souvenir s’il s’agit de son vrai prénom ou si je l’ai totalement inventé. En tout cas, ça lui va comme un gant.

Enfin bref, je rencontre cet Alain au détour d’un petit 3000 en Ubaye, la Mortice Sud. On papote de chose et d’autre et, voyant qu’il a de la bouteille l’ancien, j’lui parle de ce fameux Rochebrune, de l’équipement, de l’engagement… Dans toute sa sincérité, sans retenue ni gants : « bohh ça passe sans problème ! Seul ou accompagné ! Equipé ou à poil ! ». Bref, en résumé, il ne se fait aucun souci. Pour mon cas j’entends. « Bien sûr, ça peut parpiner, mais comme partout ». Le plus grand risque vient des hommes au-dessus et non de la montagne elle-même. Et comme il l’a si bien dit, ce vieux sage, mon gourou : « de toute façon, faut toujours être le premier ! » (Mais rappelle moi Alain…qui est arrivé ici, au sommet, en premier… toi ou moi… ? 😊 )

Ma décision est prise. J’y vais ! Motivée comme jamais ! Sans aucune appréhension ! Et ça c’est bon signe ! Parce que si doute il y a, il vaut mieux attendre qu’il s’en aille pour profiter pleinement de sa balade !

Ce sommet sera la consécration de mes vacances ! Le dernier jour sera fêté comme il se doit. Et je serai la première sur les sentiers ! Comme d’hab !

La veille, garée au Col de l’Izoard, lieu de départ de la rando, je relis quelques topos, histoire de visualiser un peu où je dois passer. J’arrive donc à la conclusion suivante, en quatre mots :

Cols –> Cairns –> Cheminée –> Escalade.

Les informations vitales sont là.

Carte IGN Rochebrune

Je m’endors, heureuse de savoir ce qui m’attend le lendemain. Excitée de cette évolution dans ma pratique. Excitée mais prudente et raisonnée. Je peux me permettre cette sortie parce-que j’ai gravi les marches qui m’y mènent.

Réveil à 5h30. Départ à 6h….20 ! Flemme de me charger du poids immense de la frontale. De mon hublot, je guette tout ennemi susceptible de me voler la première position. Chaussures aux pieds depuis 6h, je suis prête à me lancer dans un sprint acharné si un inconscient tente de passer devant moi.

La luminosité est bonne, je décolle du Col de l’Izoard (2362m) ! Un randonneur a pris le départ il y a 5/10min mais j’ai de sérieux doutes sur sa vivacité. Je le rattrape et le dépasse avant l’arrivée au premier col, le Col Perdu (2479m).

Du Col Perdu, Rochebrune se dresse. Un géant mais pas de papier Mr Lafont. Il ne laisse nullement place au doute, il est le Roi.

Le sentier se dessine sans hésitation sur la droite, coupant les éboulis dans leur longueur : ça promet de la caillasse ! Fini l’Alpage qui était déjà bien discret, la Casse Déserte porte bien son nom. L’espace n’est plus que minéral ici. Et c’est pas pour me déplaire !

Ce long sentier m’amène au Col des Portes (2916m). C’est « technique » et « périlleux » pour y parvenir par endroit. 1 pas en avant, 2 en arrière. Une fine moraine qui fait pédaler ! Fastidieux ! Mais c’est un bon préambule à ce qui va suivre, un avertissement du chantier à venir. Un conseil, ne pensez surtout pas à la descente pour le retour…ça vous ferait fuir ! Et il y a un temps pour tout. Là, présentement, on monte ! Les soucis du futur, sont pour le futur.

 

Quel effort récompensé. Le Col des Portes… Une belle ouverture sur le monde. Encore dans l’ombre à cette heure matinale, on assiste à l’illumination progressive de la vallée, à la naissance du jour et à la mort de la nuit. Silencieusement, le soleil réveille les villages, les sommets étant depuis longtemps éclairés.

Pourquoi monter plus haut ? On a déjà accompli un bel effort et la vue se laisserait bien contempler toute une journée… Je ne sais pas, mais allons voir dans le doute !

Col des Portes

Bon, c’est tout de suite moins accueillant. Une pente plus inclinée emplie d’éboulis plus ou moins stables m’attend. Mais manque de pot, les éboulis ça me plaît ! Je porte mon regard plus haut et aperçois la cheminée que je dois atteindre. Parfait, le cap est mis ! Qu’importe la visibilité du chemin, je sais où je dois me rendre.

Le sentier reste néanmoins bien visible du col sur les 50 premiers mètres de dénivelé pour ensuite disparaître à tout jamais dans les entrailles de Rochebrune. Les cairns prennent le relais. Ils sont plus ou moins faciles à suivre mais dans l’ensemble ça se passe bien ! Une fois qu’on a perdu la voie, on retrouve toujours plus loin un monticule de cailloux, signe de passage humain et de bonne direction.

J’ai tout de même parfois jardiné un peu, me suis enfoncée en terrain bien instable, fais demi-tour, créé ma voie, mais pour toujours retrouver le « chemin » grâce à ces tas de pierres empilées. Le guide du randonneur ! Même si l’instinct n’est pas mal non plus, surtout quand le but est visible.

Je me permets un petit rappel, au cas-où, un conseil d’amis à amis… N’oubliez pas. Si ça glisse sous vos pattes, allez vite et restez le moins longtemps possible en contact avec le sol plutôt que de subir la dégringolade et risquer de perdre l’équilibre. Je parle bien sûr du petit gravier et des légers cailloux. Si ça pèse des dizaines de kilo ou plus, et bien.., faut pas être né de la dernière pluie pour se dire qu’il faudrait peut-être ne pas mettre les pieds dessus et trouver un autre chemin. Et si ça pousse à faire demi-tour et bien on fait demi-tour. Ce n’est pas une course contre la montre ! C’est une ascension qui doit toujours rester un plaisir, parsemée de challenge, de réflexion, d’hésitation, de recherche, mais jamais de peur, de mise en danger ou d’inconscience. Le pédalage sur une fine moraine sans danger, c’est du plaisir ! C’est un petit coup d’adrénaline qui vous force à rester vigilant !

Après 200 bons mètres de dénivelés difficiles, techniques et donc lents, la cheminée est en vue ! C’est ici que le risque de parpinage est le plus présent. J’examine et j’écoute la montagne. Rien. Le silence et l’inertie. Feu vert !

Le sentier réapparait. Et ça ne glisse pas. On est sur un sol dur et homogène ! C’est la partie la plus facile en fait cette cheminée ! En une poignée de secondes c’est réglé et je me retrouve à un col, si on peut dire ça comme ça, entre le Pic Sud, à droite, et le Pic Nord de Rochebrune, pas à droite.

Je vois grand ! Je vois haut ! Je vois donc le Pic Nord ! Et je vois surtout le moins technique…le Sud nécessite d’être véritablement équipé, et pas que d’un simple baudrier.

Une corde fixe pendouille sur la face du Pic Nord, haute de 3/4 mètres. Dans un élan de puissance, je me promets de ne pas y toucher ! Euh…les pitons ça compte ?

Bref, ça passe sans problème pour moi. Les prises sont solides et larges.

S’il faut en trouver une, c’est la section la plus difficile, du fait de la technicité et de l’engagement. Cependant, cela reste « facile » pour des personnes expérimentées et ne constitue aucunement un éventuel obstacle à l’ascension. Mais attention, à prendre avec des pincettes. Nous sommes tous différents. Je ne suis pas sujette au vertige et j’aime bien mettre les mains pour grimpouiller. C’est un terrain qui me parle et qui peut-être vous sera étranger, même si vous avez des milliers d’heures de randonnée derrière vous.

Donc certes, de la façon dont j’en parle, ça semble rouler tout seul sans difficulté mais voilà, c’est pas une autoroute. Photos et vidéos à l’appui. Si vous chutez, par endroit, ça peut ne pas être drôle du tout.

Le dernier col ! Fin de la cheminée

Après cette petite grimpette, avec ou sans aide de la corde, tout dépend de votre aisance, c’est un enchainement de vires. La direction ? A votre bon vouloir. Il n’y a plus de cairns mais simplement par endroit des traces de sentes. De toute manière, le but c’est de monter. Tous les chemins y mènent. Préférez tout de même la face Ouest, celle réservée et accessible aux randonneurs. Laissons les faces austères aux expérimentés.

L’évolution est relativement facile mais pensez tout de même à bien tester la stabilité des cailloux avant de vous engager dessus. En veillant à cela, tout roulera (sens figuré).

Puis soudain, dans un dernier effort, dans la dernière contraction du quadriceps, la dernière poussée de la jambe opposée, le sommet ! Les merveilleux panneaux solaires également… Tant d’effort et de domptage de moraine dans un milieu inhumain et hostile pour tomber nez à nez avec une installation technique ! Bref… heureusement que la vue est grandiose. Ce n’est qu’illumination, contemplation, évasion

Perchée là-haut, seule, dans un silence envoutant, je veille sur le monde. Merci Alain.

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Après ces minutes hors du temps, ces images éblouissantes et ces délicieuses notes silencieuses, le cruel moment des adieux sonne. Douloureusement, je tourne le dos aux paysages que j’ai rêvé durant une année, imaginé des centaines de fois, et découvert aujourd’hui. Un long effort m’a mené jusqu’ici mais l’achèvement de celui-ci en est un autre. Quitter ce lieu met fin à ce doux désir qui m’animait intensément depuis quelques jours mais m’inonde en retour d’un immense sentiment de plénitude. Comblée, je pars.

Le retour, par le même itinéraire, est pour mon cas plus lent que l’ascension, comme souvent… C’est là que tout commence. On se le rappelle les amis, confiance, prudence et vigilance. Accepter la glissade. Ne pas paniquer. En l’évaluant toujours avant bien évidemment. Une glissade avec une falaise en dessous, faut pas trop l’accepter.

En redescendant au Col des Portes, un quatuor s’apprête, munis de casques et de baudriers, à suivre mes pas. Le sentiment d’être Kilian Jornet en basket au sommet de l’Everest traverse mon esprit. Je leur laisse le champ libre. C’est à leur tour d’avoir des étoiles dans les yeux !

Col de l’Izoard depuis le Col Perdu

Alors… Rochebrune ? Incroyable. Le sentiment d’avoir franchi un cap. D’être désormais apte à s’engager sur des itinéraires inenvisageables jusqu’à aujourd’hui. Depuis, mes sorties ne sont plus limitées aux pointillés roses des cartes IGN. Mes jambes vont où mes yeux se portent et je charge mon instinct (et mes quelques documentations) de m’y engager ou non.

 

Et toi ? Est-ce que tu peux y aller à ce sommet ? Quelques critères me semblent essentiels à cocher :

  • Être à l’aise hors sentiers et ne pas être envahi par la panique quand le fil du chemin est perdu.
  • Savoir évoluer dans les éboulis et se servir de ses mains et de sa tête. Ne pas être paralysé par un terrain incliné et instable.
  • Ne pas avoir le vertige.
  • Être capable de faire demi-tour si la peur domine.
  • Savoir lire le terrain et identifier les zones à éviter.
  • Connaître les dangers inhérents aux milieux. Savoir d’où ils viennent et ce à quoi il faut être vigilant.
  • Savoir enchaîner 2 ou 3 mouvements d’escalade.

Si vous cochez toutes ces cases, let’s go !

Toutefois, si vous manquez un peu d’expérience mais que vous réunissez toutes ces compétences, allez faire des montées en refuge pas très loin, dans les Ecrins, du côté de la Meije. C’est la bonne école. Le terrain est sensiblement identique !

J’étais démotivée par les topos obligeant quasiment le port du casque et l’accompagnement mais ce n’est pas sur ces points que l’ascension doit forcément se décider. Le risque de chute de pierre est présent partout. Certes, ici, il est majoré par l’imposante face rocheuse mais encore une fois, cela fait malheureusement parti du jeu et ce n’est que hasard…l’actualité vous le dira en titrant des accidents de chutes de pierre dans des coins très passants. L’accent est à mettre sur l’aptitude physique et les capacités mentales de celui qui souhaite s’y attaquer. Si vous êtes seuls mais sensé, raisonné et prudent, lancez-vous. Et n’oubliez pas de prévenir vos proches avant de ce dans quoi vous mettez les pieds.

Observer, évaluer, amorcer, réévaluer, décider.

 

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